Amandine, du site "Histoires Libertines", m'a sollicité pour répondre à des questions, afin de me présenter et de présenter mon essai. Elle vient de faire paraître l'entretien sur son site, ici. Ci-dessous, le début de l'entretien. Vous trouvez des récits érotiques lesbiens ici.
Puisque je suis un mâle qui a écrit un ouvrage sur des femmes qui ne s'intéressent pas du tout à mes frères, il faut que je vous raconte brièvement la source de mon admiration pour les Lesbiennes, et comment en effet j'en suis venu un jour à vouloir écrire cet essai. Adolescent, je suis venu à la capitale pour de grandes fêtes sportives, annuelles et estivales. Les séjours à Paris étaient l'occasion de sorties, fêtes, beuveries typiques. Un soir, nous sommes allés danser dans une boite parisienne. Pendant que nous dansions sur les chansons et les musiques plus ou moins débiles de l'époque (les années 80), les responsables de la boite diffusaient sur un grand écran des vidéos. Et ce soir-là, je ne sais quelle mouche malicieuse les avait piqués, ils diffusèrent une série longue de clips érotiques lesbiens. Etant donné ce que, à l'époque, la télévision française était et imposait partout, cette "liberté d'expression" du désir, de ce désir, de leurs désirs, me foudroya. A côté de l'amour bourgeois dont les livres, les films, les séries télévisuelles nous rebattaient les oreilles, l'amour lesbien de ces jeunes femmes me parut me révéler à la fois une beauté et une vérité. Je fus dès lors "contraint" (contraint, mais heureux) de leur accorder toute mon admiration et plus, ma considération réfléchie.
- Jenny, tu es photographe et tu viens de lancer un projet photographique qui est aussi une action militante contre l'homolesbophobie, "Ne dites rien, nous sommes égaux". Des gays, des lesbiennes, sont, en tant que tels, agressés, verbalement et parfois physiquement, mais, à la différence d'il y a quelques années, cela se sait, des médias en parlent, il y a des enquêtes, des procès, des condamnations. Dans les manuels et dans les cours, le racisme est explicitement traité et critiqué par des arguments à la fois historiques et philosophiques, mais l'homolesbophobie ne l'est pas. Bref, le chemin parcouru est réel, mais il est très insuffisant. Dans cette situation, qu'est-ce que "Ne dites rien, nous sommes égaux" entend dire... ? Sollicites-tu des participantes, des soutiens ?
- Jenny Diab : Déjà, c'est pas homolesbophobie mais homophobie tout court ! Car cela traite des lesbiennes, gays, bisexuels, trans. Cela entend dire que tout le monde devrait accepter tout le monde tel qu'il est. Être homo n'est pas une maladie, nous avons tous les mêmes organes, particulièrement le cœur, donc nous n'avons rien de différent. Nous sommes sur la même planète tout simplement ! Aimer une fille ou un garçon, qu'importe, le principal est d'aimer et d'être aimé. Je sollicite beaucoup mes proches qui sont emballés par l'idée et étant photographe officiel des SameSex (plus grosse soirée homo de Paris), j'ai énormément de contact et l'idée passe de bouche à oreille et beaucoup viennent vers moi pour participer à ce projet.
- Je ne suis pas gay, mais je suis homolesbophile. Comment penses-tu que les non-gays pourraient faire savoir et manifester leur amitié pour les gays et les lesbiennes ?
- Jenny Diab : Je pense pas qu'on peut manifester cela, accepter quelqu'un tel qu'il est, c'est le principal, peu importe son orientation sexuelle. On s'intéresse à quelqu'un pour ses valeurs, je vois pas ce qui change que la personne en face de nous aime quelqu'un du même sexe.
- Tu as réalisé des séries photographiques qui entendent célébrer l'amour lesbien, et notamment dans cet amour le désir. Cet amour et ce désir sont de plus en plus "affichés", représentés, utilisés même par la publicité, mais les héroïnes lesbiennes dans la représentation, télévisuelle comme cinématographiques, sont très rares. Quelle visibilité aimerais-tu donner à tes photographies et au-delà à l'amour lesbien, dans le monde visuel, partagé ?
- Jenny Diab : Mes photos voudraient qu'elles touchent tout le monde, homosexuel, hétérosexuel, peu importe, je veux qu'on ressente l'amour dans ces photos et non que l'on regarde si cela s'agit de deux filles.
Je me présente, je suis Marie, journaliste pour France 2.
Nous sommes en train de réaliser un documentaire de 90 min sur l'homosexualité féminine avec le journaliste Olivier Delacroix.
Nous souhaitons aborder différentes problématiques : les clichés dont souffrent les lesbiennes, les questions liées à l'image, à la maternité, au coming out. Nous souhaitons également traiter de la lesbophobie à travers la profession ou le lieu de résidence (petit village ou cité).
Les lesbiennes sont une minorité invisible, celles que l'on entend peu et que l'on voit peu. C'est pour cela que nous avons eu envie de leur consacrer un long documentaire positif. De ce fait nous recherchons des témoignages - de couples avec enfants ou en cours d'IAD, - d'exemples de co-parentalités, - de personnes ayant fait leur coming out après avoir eu une vie de famille hétéro, - de jeunes découvrant l'univers lesbien - de lesbiennes habitant à la campagne - de lesbiennes exerçant un metier d'homme - ou encore des victimes de lesbophobie - et de lesbiennes tout court.
Si vous souhaitez discuter avec moi de votre histoire n'hésitez pas à me contacter rapidement
Virginie Despentes vient d'obtenir un "prix". Ce genre de "reconnaissance littéraire" permet de vendre plus d'exemplaires d'un livre, mais quant à sa valeur, encore faut-il reconnaître la reconnaissance - et, étant donné ce qu'est l'économie de l'édition, les réseaux parisiens, le fait de distinguer un livre parmi d'autres permet de faire de la publicité aux livres, et comme il y a des professionnels de la profession qui en vivent... Dans ce petit milieu, Virginie Despentes reste singulière : par son oeuvre, par son parcours, par ses propos, et par sa vie, désormais "outée", lesbienne épanouie. "Apocalypse Bébé" n'est pas facile à aimer - dans son titre. Importer un terme aussi lourdement chargé, référence d'un christianisme manichéen délirant, ce n'est pas très compréhensible, mais le sens peut être grec - la "révélation" de ce qui est... Dans un tel roman, Despentes fait du lesbianisme un fait, et le héros-éros, mais, effet conjugué de ce parisianisme porté au cynisme comme du butchisme, une des principales protagonistes est appelée "la Hyène", femme "virile". Tropisme qui ne doit pas laisser croire qu'une telle "virilité", en fait qu'un tel dynamisme vital, ne puissent caractériser une lesbienne lipstick. Mais qu'importe, il faut bien attribuer des caractéristiques à des personnages qui ne peuvent jamais représenter l'humanité entière, remarquablement diverse. Les héroïnes passent de la France naphtalinée à Barcelone, la ville-rainbow (hommage soit rendu à celles et ceux qui sont allés s'embrasser au passage d'un homme-femme inverti). A Barcelone, Despentes a réellement rencontré des femmes qui font du "porno lesbien", elle les a interviewées, à voir et entendre dans le DVD "Mutantes". Dans un entretien donné à Tetue, elle déclare : "Je voulais vite arriver à l'Espagne avec les Barcelonaises et parler d'Émilie Jouvet, le Queer X Show, je trouve ça super bien, c'est donc pas du tout un truc qui s'est éteint à la fin des années 1980. La post-pornographie, ça circule partout aujourd'hui: c'est au pays Basque, à Lubiana, à Berlin. C'est un manifeste pour les lesbiennes. Dans le post-porn, les gens bossent sur des trucs vachement différents les uns des autres, c'est cool, y a pas de problème d'uniformité. Tristan Taormino, par exemple, est queer depuis toujours et bosse sur des trucs plutôt préventifs vachement bien faits. Le porno, quand tu vois les réactions que ça suscite, c'est clair que c'est un terrain de résistance. Depuis Baise-moi, en France, y a plus eu ce genre de film parce que la loi a parlé très fort, très clairement. Et qu'il faut faire plus de travail sur le sexe pour le sortir du porno. Y a plus de boulot de ce genre-là. À la base, j'adore les films de violence, mais quand tu ne peux pas représenter le sexe, et qu'en violence, tu peux tout te permettre, y a un problème. Et que, du coup, on se retrouve avec des comédies, des comédies, des comédies, y a peut-être autre chose à faire dans le cinéma, et je pense que le porno, c'est un front de résistance important pour le féminisme, quand même. Pas le seul -le porno va rien faire pour les sans-papiers-, mais c'en est un. Et surtout, quand c'est du porno fait par des femmes.
Ton livre King Kong Theory s'adressait plus à toutes les femmes. Ici, tu as fait un documentaire de l'intérieur du monde lesbien et pour les lesbiennes? Oui c'est plus ce que j'ai voulu faire, un film pour les lesbiennes, je trouve ça bien, le truc qui me frappe le plus pour moi qui devient lesbienne à 35 ans, c'est incroyable, c'est que tu peux voir tous les films lesbiens en un an sans te forcer. La pornographie lesbienne, en trois mois, t'as tout vu. C'est cool. Si les gouines peuvent sortir contentes et les hétéros en se posant quelques questions, pour moi c'est une très bonne chose, car, putain, on n'est pas inondées!"
Réduction ad ego : le "porno lesbien" serait quantitativement mineure, même s'il est qualitativement supérieure, mais ce que Virginie Despentes appelle "le porno lesbien" se réduit à ce que des européennes, françaises comme Emily Jouvet, barcelonaises ou allemandes, créent - les autres n'existent pas, et, DU COUP, elle croit pouvoir conclure que le "porno lesbien", c'est si peu "qu'on n'est pas inondées" ! Sans doute "le porno lesbien", américain, est-il trop "commercial" ou si peu "butch" (enfin, ca dépend lequel !), qu'il n'existe pas ou ne doit pas exister ! Sweetheartvideo de Nica Noelle ? Girlfriends films ? Pas assez "avant garde", "conceptuel", et pas assez "violent" ? ! Mais le pire n'est-il pas de parler de "porno lesbien" ? Car le terme même de "porno" vient des mâles qui ont fixé le sens et les limites de cette "représentation". Dans son sein, si l'on peut dire, ce qui est "lesbien" ne coupe t-il pas radicalement avec ses racines mâles, machistes ET violentes ? Sur le site d'Arrêt sur Images, ce sujet fait débat, ici, suite à la publication d'un texte de Benjamin Wolff, spécialiste universitaire du sujet.
"Dans ce genre cinématographique, le film lesbien occupe une place entière et originale. Car là encore, dans son ensemble, l'industrie du film des relations sexuelles et sensuelles est dirigée et dominée par des mâles, des mâles qui apprécient voir et entendre que, dans ces relations, d'autres mâles donnent le là, et, avec le film lesbien, ce pouvoir, extrêmement concret, des mâles, est, sur leur terrain, contredit. Avec l'apparition des magnétoscopes et des cassettes vidéos, cette industrie a pris son essor – au point que ses recettes actuelles dépassent celles du cinéma prétendument officiel et authentique -, même si, aujourd'hui, les cassettes ont disparu, pour être remplacées par les DVD, et, bientôt, les films numériques, téléchargés sur Internet. Des entreprises internationalement méconnues font des fortunes sur «la mécanique du sexe», et, dans cette représentation, le mâle-roi est autant le bénéficiaire des revenus de l'entreprise que l'acteur-star dont les prouesses tiennent dans sa capacité priapique, les extases de ses partenaires, la longueur de son instrument. Malgré cette perpétuation de la domination politique et économique des mâles dans la dite représentation, un sous-secteur est spécifiquement consacré aux lesbiennes. Là encore, la plupart des réalisateurs-producteurs sont des mâles, avec des perspectives de mâles, même s'il existe des exceptions qui confirment la règle. Par exemple, Viv Thomas (10), réalisateur d'origine sud-africaine, réalise des films lesbiens comme la série des Pink Velvet (11), Butterfly (12), etc. Les «actrices», pour la plupart, d'origine hongroise ou tchèque, correspondent au canon esthétique moderne : grandes, musclées, avec un beau visage, souvent avec des longs cheveux, elles sont belles, elles le savent, et elles se plaisent, à elles-mêmes et les unes avec les autres. Dans le film pornographique classique, les lesbiennes sont et font, comme les autres acteurs du cinéma X, elles «baisent», et surtout, elles le font avec une grande avidité, avec des mots crus, avec une forme de quasi-violence, lorsqu'elles s'embrassent. Avec Viv Thomas, la «vraie vie» lesbienne commence d'advenir à l'image. Dans les scènes, les actrices prennent le temps de se parler, de se toucher, de s'embrasser, dans de longs «préliminaires», qu'il ne faudrait même pas qualifier comme tels, puisqu'ils ne précédent pas ce qui, mécaniquement et nécessairement, doit s'ensuivre, les moments des relations «sexuelles», dans la mesure où ils constituent une fin en soi pour le désir. Car «faire-l'amour», c'est continuer à se toucher et à se caresser, mais autrement que pendant ces premiers instants, ces premiers moments (cf. notre chapitre «Une philosophie lesbienne ?»). Dans les films où les mâles interviennent et même sont les maîtres des relations, ces premiers instants sont presque éliminés, ce qui constitue toutefois une représentation assez fidèle du comportement et du désir des mâles dans la vraie vie. Il n'y avait donc aucune raison que les films lesbiens les imitent, dans la mesure où les femmes, entre elles, ne vivent et ne procèdent pas ainsi, dans la mesure où les femmes, lorsqu'elles «baisent», entre elles, peuvent faire l'amour pendant des heures, comme l'affirme d'une manière fière et heureuse Felice Newman, dans «Les plaisirs de l'amour lesbien» (13). Et c'est bien ce que révèle les films de Viv Thomas : une scène d'amour lesbien peut durer, durer...., les baisers sont, comme l'a écrit Baudelaire «languissants ou joyeux, Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques» et constituent un moment érotique fondamental, une finalité en soi; et une fois qu'un moment amoureux et érotique se termine, elles peuvent recommencer, autrement. La compagnie Girlfriends Films s'attache à réaliser des films les plus lesbiens possibles : réalisatrices féminines, comme Elexis (14) ou Nica Noelle (15), actrices lesbiennes ou qui se consacrent exclusivement au lesbianisme représenté, situations proches de la vie, narrations avec prise de parole et échanges entre les amantes, longues durées des séquences, etc. Cette compagnie propose plusieurs séries de films, «Women seeking women», «Lesbian seductions», etc, pendant lesquels les scènes entre deux actrices peuvent durer une heure, et au cours desquelles elles alternent avec une fougue et une passion naturelles pour l'être-féminin qu'elles aiment, en elles-mêmes et à travers leurs partenaires, les moments tendres avec une flamme extatique impressionnante. De plus en plus des lesbiennes qui vivent aux Etats-Unis créent leur propre label cinématographique, afin de réaliser des films érotiques lesbiens qui ne caricaturent pas, ne trahissent pas le désir lesbien, et c'est ce que Kathryn Annelle a d'ores et déjà réussi avec sa compagnie Triangles Films (16), sa série «Lesbian tutors», ou encore Sydni Ellis avec Sweetheardvideo (17), sa nouvelle compagnie. Avec ces femmes qui travaillent, réussissent économiquement, en prenant plaisir à se montrer nues, à être avec d'autres femmes et à faire l'amour ensemble, les plaisirs de l'amour lesbien se révèlent dans leurs richesses, leurs nuances, leur mélange unique de douceurs et de force frénétique. Ces femmes qui se mettent à nues, les unes avec les autres, ne contribuent pas à diffuser des «films pornographiques», parce que l'amour lesbien est, par excellence, la recherche et l'accomplissement d'une dévotion au Bien et d'un souci concret de l'Autre dont les espaces et les échanges publics sont peu capables et assez désertés, parce que ces femmes, souvent elles-mêmes lesbiennes, ne sont pas soupçonnables de se soumettre aux diktats érotiques et économiques des mâles dominants. Ce sont des femmes qui ont ouvert les yeux sur l'absolue beauté de leur amour lesbien et veulent vous ouvrir les yeux sur celui-ci, y compris les lesbiennes féministes qui utilisent les catégories sémantiques, politiques et économiques des mâles dominants en distinguant ce qui serait du ressort de la «pornographie» de ce qui serait le noble cinéma. Le champ des possibles de la représentation de l'être-lesbien est, comme à aucune autre époque, explorée et élargie par des réalisatrices militantes pour qui, une fois pour toutes, la représentation du désir et des relations sensuelles est belle et bonne, et même nécessaire, et exige, en raison de sa vérité et de sa beauté, un effort narratif, descriptif et représentatif qui assure à cette vie d'être, comme jamais, vue et entendue, et, en Europe, ces créatrices s'appellent Petra Joy (18), de Maria Beatty, la productrice et réalisatrice de «Bleu Production» (19), ou Erika Lust (20). Dans leurs films, le corps et l'âme des femmes donne de la voix : du et des plaisirs, il s'agit de montrer, de faire voir et de faire entendre que, dans le rapport, la proximité de l'une avec l'autre, la joie d'exister peut atteindre des proportions remarquables. Le site Twilightwomen (21) propose des films à télécharger remarquables et spécifiques, car, pour la première fois, le sujet sur lequel se focalise les actrices (amateurs) et les réalisateurs est le désir qui naît. «Il faut donner du temps au temps», et c’est ce qui se passe dans ces films où les femmes prennent le temps de se regarder, de se toucher, de se déshabiller, de se caresser… Le cinéma lesbien, comme le cinéma tout court, n’est pas derrière nous, mais devant nous, grâce à la démocratisation des moyens techniques, leurs améliorations, l’usage mondial d’Internet, et le besoin des corps-et-âmes de ce vaste monde de voir des films lesbiens qui soient représentatifs et fidèles de la beauté de cet amour, tendre et « sexuel» aussi. (...) Par corps-relatif, que voulons-nous désigner ? Dans sa constitution sexuée, la relation à un autre que lui-même est à priori, fondatrice, et dans la vie même, décisive, par son activité organo-symbolique, par son rythme même. Selon les réducteurs de la vie au Tout-Nature, cet autre est nécessairement hétérogène, et donc masculin, et ce prétendu «bon sens» sert habituellement les chantres des sectes religieuses pour qui «l'homme» et «la femme» seraient naturellement-et-divinement fait l'un pour l'autre, comme le cheval et la jument, etc. Or, cette obligation de nécessité n'est valable que dans la mesure où la femme vit avec sa constitution sexuée en acceptant et en se soumettant à la loi de la reproduction, pour laquelle le mâle est absolument nécessaire (mais désormais relativement nécessaire). Dès lors que le corps extatique est consciemment déconnecté de la finalité de la reproduction, la relation sensualo-sexuelle devient naturellement ouverte. Ce corps-relatif cumule donc les relations sensualo-sexuelles, les relations mentalo-sexuelles, symbolico-sexuelles, avec, au cœur de son système, la reproduction ou la non-reproduction. Celle-ci, par sa mobilisation générale du corps féminin, l'occupe, dans l'espace et dans le temps au point de retirer la matrice des autres relations. Sa durée ne lui permet pas de multiplier au-delà de la dizaine le nombre d'enfantements. La femme devient mère dans sa nouvelle relation avec l'enfant nouveau-né, et elle peut ainsi vivre plusieurs fois l'expérience de l'enfantement et la genèse de nouvelles relations. Mais dès lors qu'elle ne peut ou ne veut instrumentaliser dans une telle finalité cette relativité générale qui définit sa constitution sexuée, rien ne l'oblige, ni dans une Table des Lois inexistante, ni dans un intérêt sanitaire révélé par la science biologique, à préférer vivre et aller dans le sens de l'imitation animale, auprès d'un mâle. L'évènement que constitue sa détermination et sa constitution sexuées n'induit pas une autre contrainte organique qui contraindrait une femme à la préférence pour le mâle. Cet événement qui la définit et lui appartient en tant que tel est ouvert pour une interprétationpersonnelle, spécifiquement humaine, et, lorsque la jeune fille, puis la jeune femme, puis la femme, devient lesbienne, cette interprétation inclut une perception sympathique de sa propre constitution, un intérêt pour celle des autres femmes, un plaisir à priori d'être une femme et d'être avec une femme. Ce corps-relatif peut choisir l'objet de prédilection de sa relation quotidienne, ce pouvoir est un droit puisque l'orientation volontaire du corps-relatif par son sujet vivant est physiquement dépendant des choix de ce sujet, parce que cette orientation conduit ce sujet à des satisfactions qu'il ou elle attend. Mais le fondement de ce droit ne réside pas seulement dans les possibilités du sujet et de son corps-relatif, mais également dans celles de la femme avec laquelle elle engage une relation. En effet, c'est la volonté et l'acceptation de et par l'autre qui donnent le fondement du droit de, d'être et de faire avec. Enfin, dans la mesure même où ce corps-relatif est un corps-extatique, une femme a le droit de considérer que le sujet le mieux adapté à cette expression extatique, le plus qualifié pour la conduire dans cette voie extatique, est une autre femme, comme elle, autrement qu'elle. Pour commencer d'en finir avec les critères et les jugements chrétiens comme sectaires et manichéens, il est indispensable d'aller plus loin que ce que montre le visible, visible qui lie mais qui sépare «le» sexe de la conscience. Car si la conscience peut, de manière occultée, de manière «philosophique», comme de manière criminelle (et les choses sont liées), découper le corps, séparer le sexe du tronc et de la tête, la réalité est têtue, et le corps est un, par nature. Et, dans la mesure où chaque sujet se vit dans une aperception représentative, subjective, intime, il faut considérer que «le» sexe est autant constitutif qu'intérieur au sujet, et que sa désignation, anatomico-sectaire, par la formule générique «le sexe» est, par essence, réductrice et donc, par la faute même de la réduction, mensongère, inadaptée. S'il s'agit de désigner autrement, c'est qu'il s'agit de substituer à la focalisation biologico-sémantique vide de toute pensée mais chargée d'un jugement de valeur implicite, une pensée de l'être-sexué enfin adaptée à la complexité vivante. Pour parvenir à établir les conditions de cette pensée, il faut, en bonne logique phénoménologique (7), décrire les états de l'être-sexué, et prendre en considération son environnement, ses dépendances et ses effets sur la globalité dont il est l'origine avérée et aveuglante. Qu'est-ce qui advient dans le moment de l'évènement extatique entre des sujets entrés dans une aura harmonique ? Pour l'un comme pour l'autre, une vibration devient perceptible, un rythme s'impose, et en bonne logique mathématique vitale, cette numération agréable accélère, c'est-à-dire écourte les espaces de reprise du souffle. La pression vibratoire est la source du plaisir dont l'apparition n'est pas systématique, selon l'état intérieur du corps-relatif. Si la volonté accompagne le phénomène, cette pression vibratoire est la source du plaisir, mais également sa condition sine qua non, et, dans la relation du corps extatique de l'une avec l'autre, dans l'amour lesbien, cette pression vibratoire a plus de valeur et de puissance parce que l'autre en est l'origine volontaire, alors que le corps-extatique solitaire peut s'auto-accomplir dans la vibration. C'est dire qu'une relation des corps-extatiques n'est pas «sexuelle», mais gestuelle, même si cette base vibratoire est indispensable à son accomplissement. L'amour humain, et particulièrement l'amour lesbien, n'est pas identifiable et réductif à une copulation organique, ce qui est le point de vue de jonction entre le christianisme et sa projection démoniaque, la «pornographie», dans un accord mutuel qui permet de considérer que ces prétendus contraires sont unis dans une perspective particulière et délirante, le christianisme-pornographile. Si le «phénomène érotique» (8) lie originalement une conjugaison vibratoire avec une action pointilleuse, précise, dans une construction mélodique, c'est donc que «le sexe» relève d'une combinatoire musicale pour laquelle les corps-extatiques sont à la fois instruments et joueurs de. Toutefois, l'essence de ce phénomène relationnel majeur est bien le son, un langage qui parle à l'ensemble des corps-extatiques reliés et à l'oreille interne. Car, privé de perception auditive et/ou visuelle, une telle relation reste possible pour des partenaires dans la mesure où les vibrations traversent la surface des chairs et atteignent le «cœur», l'entendement affectif. Dans l'amour lesbien, le ton dominant qui détermine le son émanant de l'une des deux amantes à l'attention de son aimée convient à ses choix harmoniques intérieurs : la voix la charme, les souffles et les râles l'enchantent, l'expression extatique la ravit, mais également le son des baisers, la fusion provisoire et répétée des bouches, ainsi que d'autres sons plus intimes parce que plus organiques. Enfin, il faut considérer et intégrer la et les conditions de possibilité de cette harmonisation sonore, par les actions et mouvements volontaires des corps-extatiques dans leur réciprocité. Car, du début à la fin de cette mobilisation totale des corps-extatiques dans la recherche de l'évènement extatique en tant que tel, ce sont ces actions et ces mouvements de l'une vers l'autre et réciproquement qui rendent possible, accentuent ou diminuent l'impact vibratoire. Et, au cœur de ce système de la volonté, il y a l'actrice principale : la main. Elle est le symbole de ce qui est visiblement invisible : unité divisée en cinq éléments, ce qui ne se montre pas peut la laisser inerte, ou mouvoir un élément (et la non-mobilité des quatre autres peut être aussi un mouvement), ou mouvoir deux éléments, séparément, ou l'un avec l'autre. La combinatoire à priori et à posteriori est ainsi au cœur du corps et de l'expression dont la séparation, manuelle-intellectuelle, typique de la logique sous influence chrétienne, n'a aucun sens concret. Dans l'amour lesbien, la main devient ce qu'elle est. Alors que dans le cadre de la relation du mâle et de la femme, la copulation peut synthétisée et aspirée l'ensemble de la relation, sans que les mains de l'un et de l'autre entrent nécessairement en jeu, la main devient la langue qui parle, comprend et se fait comprendre de l'aimée. Si la main doit en passer par une action sur la zone vibratoire par excellence, c'est qu'elle n'a pas le choix d'établir l'emplacement et les caractéristiques de cette zone. Autrement dit, la relation extatique n'est pas sexuelle, et l'ex-«le sexe» n'est pas un objet recherché en soi dont il y aurait un goût en tant que tel. Dès lors, et dans la mesure où il s'agit d'une partie qui n'a pas de sens intrinsèque et autonome, mais dont l'existence prend sens dans ses relations avec diverses autres parties, dans un même temps ou dans des temps différents, l'objet central du phénomène relationnel et vibratoire mérite d'être appelé et écrit, le s'ex, et cette désignation mérite d'être désormais systématiquement oubliée et remplacée par la formule suivante : la source vibratoire extatique. Puisque «les relations sexuelles» disparaissent avec «le sexe», l'amour lesbien peut être examiné dans l'espace de significations d'un type de relations complexes, techniques, créatrices et éthiques, c'est-à-dire (...)"
1 : Paula Dumont, selon votre mémoire, quant ont commencé vos premiers sentiments lesbiens ?
Paula Dumont : Je raconte dans Mauvais Genre (p. 43 à 49) comment, à sept ans, je suis tombée amoureuse de mon institutrice de CE2. A la page 46, j'écris que cette femme a été "la toute première femme d'une liste qui s'est allongée au cours des ans". Je peux donc affirmer que mes premiers sentiments lesbiens remontent à ma septième année. Ils ont été constants par la suite et j'ai pu toujours rester fidèle à moi-même, ce qui n'est déjà pas si mal.
2 : Par son dernier ouvrage, Virginie Despentes entend faire connaître la jubilation du bonheur lesbien. Est-ce un sentiment que vous avez connu et que vous ressentez encore ?
Paula Dumont : J'ai connu la jubilation du bonheur lesbien au début de chacune de mes nouvelles rencontres. Je suis persuadée que quiconque vit une lune de miel connaît ce bonheur, qu'il s'agisse d'une rencontre homo ou hétéro. Malheureusement, il est difficile de jubiler longtemps : au bout d'un certain temps, on finit par ne plus rien avoir à découvrir chez l'autre et on entre alors dans une phase amicale, dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, on s'aperçoit qu'on regardait avec des lunettes roses une femme très ordinaire. Je n'ai pas encore lu le dernier livre de V. Despentes : peut-être qu'une femme qui vit une histoire lesbienne après des histoires hétéros jubile parce qu'elle a plus de points communs avec sa compagne qu'avec les hommes qu'elle a connus auparavant. Ce qui, à mon sens, ne prouve qu'une chose, c'est qu'elle était, auparavant, déjà lesbienne sans le savoir.
3 : Pour une femme qui aime les femmes, quelles ont été vos lectures favorites (y compris dans le domaine de la bande dessinée, si vous lisez aussi ce genre) ? Et les films ? Est-ce que des extraits de certains livres et lesquels pourraient être intégrés à des manuels scolaires pour lycéens par exemple ou... ?
Paula Dumont : Mes lectures favorites : Colette d'abord et avant tout, parce qu'elle est, je crois, la première à avoir porté un regard de femme sur le monde. J'ai soutenu une thèse sur cette écrivaine et ce travail m'a beaucoup enrichie intellectuellement. Marguerite Yourcenar ensuite pour son érudition fascinante. Patricia Highsmith, créatrice d'un univers hors du commun. Et aussi des écrivains plus classiques : Flaubert pour son humour grinçant et Proust dont je ne me lasse pas. Il y a longtemps que je ne lis plus de bandes dessinées. Autrefois j'aimais celles de Claire Brétécher, de Reiser et de Cabu. Les films : ceux de Visconti, Fellini et Woody Allen. Il est certain qu'il serait souhaitable qu'on aborde, grâce à des textes bien choisis, tout ce qui relève de la vraie vie. Les manuels scolaires sont élaborés par des auteurs qui ne veulent pas faire de vagues et qui fuient tous les sujets dérangeants. Mais pour vous citer des extraits de textes concernant les lesbiennes, il faudrait que je me livre à un véritable travail de recherche et de relecture. Il n'est pas question d'improviser dans ce domaine. Et j'avoue que, depuis que j'ai quitté mon poste de professeure de français à l'IUFM, je n'ai jamais eu envie de me consacrer à un tel travail.
4 : Vous savez sans doute que dans quelques pays du monde, comme dans cet Iran qui menace de lapider une femme prétendument adultère, des lesbiennes peuvent être arrêtées, condamnées pour ce qu'elles sont, et exécutées par pendaison. Sur le sujet, les mobilisations sont faibles ou inexistantes. Est-ce à dire que même ici des citoyens en nombre important continueraient de penser que l'amour lesbien est un crime, ou une déviance ou... ? Comment analysez-vous la situation du désir et de l'amour lesbien par rapport aux autres ?
Paula Dumont : Je suis tout à fait consciente de ce que vous affirmez. Contrairement à ce que croient beaucoup de nos compatriotes, je suis persuadée qu'il n'y a pas une séparation nette entre les pays occidentaux et ceux où l'on punit sévèrement l'homosexualité. C'est seulement une question de degré. En ce qui concerne les lesbiennes, je pense que la sexualité féminine, c'est-à-dire la recherche par les femmes du plaisir féminin, n'a, encore aujourd'hui, droit de cité nulle part. On élève toujours les filles pour qu'elles soient complémentaires des hommes, au service des hommes et malheur à celles qui ne veulent pas de ce statut de dominées. Certes on bat et on tue les lesbiennes en Iran alors qu'en Occident, on se contente de les invisibiliser : tapez le mot "lesbienne" sur Internet et vous constaterez que ces femmes ne sont visibles que dans la pornographie, c'est-à-dire quand le spectacle de leurs ébats sert à émoustiller les hommes. Or qui dit invisibilité dit inexistence. Les homosexuel-les sont une minorité et les lesbiennes une minorité dans cette minorité.
5 : Que pensez-vous de la représentation actuelle de l'amour lesbien (livres, films, films classiques, érotiques, X) ?
Paula Dumont : Il y a très peu de livres et de films lesbiens comparés à la production hétérosexuelle et à la production gay. Les maisons d'édition tenues par des lesbiennes ne vivent pas longtemps. Les revues lesbiennes ont un lectorat environ dix fois inférieur aux revues gay. A Montpellier, où l'on compte une trentaine d'établissements gays, il n'y a qu'un seul et unique bar lesbien. Les lesbiennes sont invisibles, donc elles ne se montrent pas, à part, bien sûr, celles de Cineffable et de Bagdam. Mais c'est trop peu, hélas.
6 : Vos deux livres sont des autobiographies. Est-ce que vous continuez à écrire, cette fois-ci dans la fiction ?
Paula Dumont : Je viens de terminer un livre qui s'intitule pour le moment Lettre à une amie hétéro, propos sur l'homophobie ordinaire, où j'explique ce que vivent les homosexuels hommes et femmes au quotidien. Peut-être un jour passerai-je à la fiction.
7 : A l'attention des jeunes lesbiennes qui ont parfois la vie dure, quelle oeuvre ou quel message voudriez-vous leur dédier ?
Paula Dumont : Les jeunes lesbiennes ont toujours la vie dure, j'en suis persuadée. J'adhère au Collectif Contre l'Homophobie, où nous sommes confrontés à bien des difficultés dans ce domaine. Le premier conseil qu'il faut donner concerne l'indépendance économique. Je vois encore trop souvent des femmes, jeunes et moins jeunes, sans profession donc sans indépendance. Le choix du métier est très important : ce ne doit pas être un simple gagne-pain, mais une profession qu'on exerce par goût et grâce à laquelle on s'épanouit. Trop de malheurs féminins viennent du fait que les femmes ne comptent que sur leur vie sentimentale pour remplir leur existence. Le second conseil, c'est d'être égoïste : les filles sont élevées dans l'idée qu'elles doivent faire le bonheur de leur famille avant le leur, or je ne peux que leur dire qu'on ne vit qu'une fois et que leur vie leur appartient.
Les 10 premières photographies de cet album sont du photographe Art TF
http://www.art-tf.fr/
avec certaines de ses modèles
http://www.akasha.book.fr/
http://www.yuliya.book.fr/galeries/
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