1 - Les Editions Tabou ont publié "Jeux de filles" et "GladyS&Monique". Ces albums appartiennent économiquement à la catégorie des BD, par le format, les vignettes, mais un regard un peu sérieux sur ces albums trouve des vignettes-tableaux. Nous sommes parfois plus proches d'une peinture que d'une vignette d'album. Qu'est-ce qui, dans l'éducation de votre regard, vous a, dans les différents domaines de la peinture, de la bande dessinée, de la photographie, le plus appris sur les formes et leurs représentations ?
Juan Jose RyP : Je suis très content que tu apprécies et considères mon travail avec un oeil aussi artistique. Je ne suis pas certain d’être à 100% d’accord, mais c’est toujours agréable de savoir que son travail plaît. ;) Voyons un peu… Un jour, je me suis rendu compte que ce qui me plaisait vraiment dans la vie, c'était m’exprimer graphiquement. J’ai donc décidé de devenir dessinateur avec l'obsession de savoir un jour raconter des histoires. À partir de ce moment-là, j'ai bu à toutes les sources : peinture, littérature (Beaucoup… vraiment beaucoup de littérature), ciné (pas mal de ciné), bande dessinée (tous genres confondus : comics US, manga, romans graphiques, etc.)... C'est une façon de se nourrir et cela influence, comme aucun autre medium ne peut le faire, la façon de raconter des histoires et donc de faire de la bande dessinée.
2 - Ces deux albums proposent de courtes histoires, à la manière des nouvelles, avec des héroïnes lesbiennes ou bisexuelles. Je pense que ce n'est pas la peine de vous demander pourquoi vous appréciez tant l'esthétique lesbienne, mais par contre, quelle culture personnelle avez-vous sur le sujet ? Vous visitez des sites de culture lesbienne ? Vous regardez des films et si oui, parmi ceux que vous avez regardé et apprécié, lesquels vous paraissent inoubliables ? La question concerne autant les films de grande diffusion que les films pour adultes.
Juan Jose RyP : Humm… en partie, oui. Ces deux albums sont constitués d'histoires courtes auto-conclusives. Elles ont été dessinées pour être publiées dans un magazine mensuel espagnol, "Wet Comix", et du coup chaque histoire correspond à un numéro du magazine. Pour des raisons éditoriales, chaque histoire devait avoir un début et une fin pour tenir dans un seul numéro, mais il leur fallait également un fil conducteur pour permettre une future compilation en albums. En France, Tabou Editions n’ayant pas les mêmes besoins éditoriaux, les histoires ont directement été publiées en deux albums et ont gagnésdes couleurs pour l'occasion."Jeux de Filles" et "GladyS&Monique" ont été mes premières incursions dans le monde de la bande dessinée professionnelle et à cette époque –il y a maintenant 13 ans je n'avais pas encore internet et mes connaissances sur la culture lesbienne étaient donc plutôt intuitives. Pour être honnête, j’ai toujours été surpris –agréablement, évidemment– que mes histoires parviennent à plaire à un public lesbien car c'était un monde que je ne connaissais quasiment pas et le public du magazine était clairement labellisé « homme-hétéro ». Aussi toucher un lectorat lesbien a été un réel honneur pour moi, un cadeau auquel je ne m'attendais pas ! Encore aujourd'hui, à chaque fois qu'une femme ou un couple de femmes me demande de leur dédicacer l'un de mes albums, cela me produit une émotion toute particulière. Je crois, et pardonne-moi si j'offense qui que ce soit par mon ignorance, que parvenir à intéresser et plaire au public lesbien est une tâche difficile, en particulier pour moi, de par mon ignorance une fois de plus. Mais bon, comme je te l'ai dit, y être parvenu est pour moi une réussite qui m'offre une certaine fierté.
3 - Les héroïnes, comme Gladys et Monique, mais aussi Clio et Clara, Laura et Marta, sont très typées : occidentales, grandes, magnifiques... ? Pour les lesbiennes du monde entier (noires, asiatiques, ...), est-ce que vous pensez faire un album rainbow, mélangeant les couleurs ?
Juan Jose RyP : Ooops ! Figure-toi que je n’y avais jamais pensé ! Tu as tout à fait raison, elles sont toutes typées occidentales… Ce n’était vraiment pas un choix de départ, mais il est vrai qu’elles appartiennent à un canon esthétique « classique » de la beauté occidentale. En y réfléchissant, je suppose que si je devais les redessiner, j’aurais une approche différente… à voir !
4 - Est-ce que vous pensez réaliser un album avec des héroïnes lesbiennes sur la base d'une histoire unique, à l'instar d'un film ?
Juan Jose RyP : En France, sera publié chez Tabou BD (collection BD de Tabou Editions), dans les prochains mois, l’album "Ignominia", une histoire longue, toujours dans un univers lesbien. J’espère qu’elle bénéficiera également d'un bon retour car je l’ai particulièrement soignée et elle est sans conteste mon travail préféré sur l'ensemble de ma production dans le genre érotique. L’histoire est peut-être plus difficile à s’approprier parce que la fantasy et la SF y prennent une place très importante, mais cela m’a donné l’opportunité de travailler sur d’autres aspects de l’érotisme et grâce à sa centaine de pages, de développer davantage l’histoire, les personnages… J’espère que ça plaira.
5 - Et si vous pouviez réaliser un film inspiré de vos planches, par exemple en associant images réalistes et personnages de BD ? Est-ce que travailler avec d'autres créateurs, auteurs, photographes, cinéastes, modèles, est envisageable pour vous ?
Juan Jose RyP : Un film ? Ce serait clairement génial ! Figure-toi que l’une des œuvres sur lesquelles j’ai travaillé comme dessinateur, "Black Summer", va être adaptée au cinéma - en tout cas, un contrat a été signé ! – mais malheureusement je ne pense pas que je serai convié à y participer sachant que ce sont le scénariste (Warren Ellis) et l’éditeur américain (Avatar Press) qui sont propriétaires des droits, et tu sais comment fonctionne ce genre de choses... Mais bon, ce sera tout de même incroyable de voir cet album en chair et en os, de voir des personnages réels que j’ai créés à partir d’une feuille blanche, mais pour être sincère, mon truc à moi, ce qui me plaît, ce que je sais faire –du moins ce que je crois savoir faire– c’est dessiner des comics ou de la bande dessinée. Tout le reste, ce sont des anecdotes sympas. C’est gratifiant et ça me plaît, mais ce que je veux réellement, c’est continuer à dessiner de la bande dessinée.
6 – Travaillez-vous sur un nouvel album lesbien ?
Juan Jose RyP : Comme je te l’ai dit précédemment, les bandes dessinées que Tabou publie font partie de mes premiers travaux professionnels et cela fait maintenant neuf ans que je ne travaille quasiment que pour des maisons d’édition nord-américaines –j'ai commencé avec Avatar Press et Image Comics… puis aujourd’hui Marvel– lesquelles ont un rythme de production effréné et me laissent peu de temps pour autre chose. Et les comics produits par ces mêmes maisons ne sont pas, comme tu peux l’imaginer, vraiment liés au genre lesbien. Mais il y a un scénario à moitié écrit au fond d’un carton… qui peut-être… un jour… si je trouve le temps… On verra bien ! Mille mercis pour avoir lu mes albums, Milan, et pour les avoir trouvés suffisamment intéressants pour te donner envie de m’interviewer. Mille mercis également à Tabou Editions et à Thierry Play pour les avoir édités et adaptés avec tant de soin et d’amour et à mK pour la traduction (je t’en dois une !) Un grand merci à tous en espérant vous croiser un jour au coin d’une table de dédicace.
Juan Jose RyP
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